La traite a dépassé le chèque : vos effets à recevoir suivent-ils ?
Fin septembre, la Banque centrale a publié son règlement n°10 sur les paiements numériques. Cinquante-deux articles. Pendant que l'écosystème commentait les portefeuilles mobiles et le « décashing », un basculement beaucoup plus prosaïque s'était déjà joué dans vos encaissements.
Ce que dit la télécompensation
Au premier semestre 2026, d'après le bulletin Les paiements en chiffres en Tunisie de la BCT, la lettre de change a porté 28,10 milliards de dinars, contre 24,146 milliards pour le chèque. En nombre d'opérations le chèque reste devant — 3,6 millions contre 2,4 millions — mais il décroche sur les deux axes : -10,7 % en nombre, -12,5 % en montant sur un an. La traite, elle, gagne 11,4 % et 9,7 %. Et le virement écrase le reste en volume, avec 19,5 millions d'opérations pour 40,86 milliards de dinars, soit près des deux tiers des opérations télécompensées.
Rien de mystérieux là-dedans. La loi n°2024-41 du 2 août 2024 a durci l'accès au chéquier, imposé l'évaluation de solvabilité et la vérification de provision via la plateforme TuniChèque ; les effets se sont fait sentir dès février 2025. Sur l'année 2025 entière, le nombre de chèques traités a reculé de 67,5 % et leur valeur de 58,8 %. Au premier trimestre 2026, les lettres de change bondissaient de 35,9 % en nombre et de 23,5 % en montant, à 13 913,6 millions de dinars.
Un instrument de crédit interentreprises s'est évaporé en dix-huit mois. L'argent est passé ailleurs.
La traite n'est pas un chèque qui arrive plus tard
C'est là que beaucoup de PME se trompent, et mon avis est tranché : le passage du chèque postdaté à la traite a été traité comme un changement de papier, alors que c'est un changement de droit. Le chèque de garantie reposait sur un arrangement tacite — on s'appelait, on repoussait, on refaisait un chèque. La lettre de change, elle, vit sur une date d'échéance, une acceptation, une domiciliation bancaire. Elle revient impayée, elle part en protêt, et votre client se retrouve fiché pendant que vous, vous avez déjà escompté.
Comptablement, l'écart est net. Une créance client qui se transforme en effet à recevoir sort de votre encours ordinaire : elle devient un actif négociable, remis à l'escompte ou à l'encaissement, avec un coût financier et une date précise. Si votre logiciel de facturation enregistre « payé » au moment où vous recevez la traite, vous vous mentez. Si vous l'enregistrez comme une facture en attente sans échéance ni domiciliation, vous êtes aveugle à votre propre trésorerie à trois mois.
On voit encore, dans les grossistes de la banlieue de Tunis ou à Sfax, des classeurs à soufflets où les traites sont rangées par quinzaine, avec un élastique autour des échéances de fin de mois. Le classeur fonctionne. Jusqu'au jour où le comptable est en congé.
Le virement, lui, arrive sans nom
Le problème le moins discuté du nouveau paysage, c'est le lettrage. Un chèque portait un numéro, un tireur, parfois le nom de la facture au dos. Un virement arrive sur votre relevé avec un libellé tronqué, un montant rond qui regroupe trois factures et deux avoirs, et parfois le nom du gérant plutôt que celui de la société. Multipliez par cent clients.
Les entreprises qui s'en sortent ont fait deux choses très simples. Elles ont mis une référence de règlement unique sur chaque facture, imprimée en gros, avec le RIB, et elles l'exigent dans le libellé du virement. Et elles ont arrêté de rapprocher la banque une fois par trimestre. Le rapprochement bancaire hebdomadaire n'est pas un luxe de grande entreprise ; c'est la seule façon de savoir qui vous doit quoi quand 64,9 % des opérations arrivent par virement. Les prélèvements, 4,5 millions d'opérations pour 16,489 milliards au premier semestre, imposent la même discipline sur les mandats.
Et le cash qui remonte
Mauvaise nouvelle : une partie du chèque n'est pas allée vers la traite ou le virement. Elle est allée au billet. La part des espèces dans la masse monétaire M3 atteignait 18,8 % en mai 2026, contre 16,6 % en janvier 2025 — un niveau qu'on n'avait pas vu depuis plus de vingt ans, relevé par le bulletin de conjoncture de la Banque mondiale. C'est précisément ce que le règlement n°10 de la BCT, publié le 25 septembre 2026, essaie de contrer en structurant banques, poste et établissements de paiement autour de solutions bon marché pour les petits commerçants. Les paiements mobiles progressent vite (+67,1 % sur un an), mais 512 000 portefeuilles actifs, ça reste modeste.
Pour vous, l'encaissement en espèces veut dire une caisse tenue au jour le jour, un journal de caisse qui tient face à un contrôle, et une traçabilité qui ne repose pas sur la mémoire du vendeur.
Ce que votre outil de gestion doit savoir faire
- Distinguer le mode de règlement : virement, traite, prélèvement, espèces — pas une case « autre ».
- Porter une date d'échéance et un statut par effet : accepté, domicilié, escompté, encaissé, impayé.
- Afficher un encours par client avec les effets en portefeuille, sans ouvrir trois écrans.
- Générer une référence de règlement unique par facture et la faire apparaître sur le document.
- Importer le relevé bancaire et proposer un lettrage automatique sur montant et référence.
C'est exactement ce qu'on a câblé dans Axiom, parce qu'un échéancier qui vit dans un tableur meurt au premier départ en congé.
Ma recommandation : avant la fin du mois, sortez la liste de vos effets à recevoir avec leur date d'échéance et comparez-la à votre prévision de trésorerie. Si les deux chiffres ne se parlent pas, commencez par là — le reste de votre système de gestion peut attendre, votre échéancier non.


