Le paiement mobile décolle, vos encaissements restent orphelins
Le 15 octobre, dans La Presse, le conseiller fiscal Anis Ben Saïd a formulé une idée qui dérange : le paiement électronique progresse vite en Tunisie, et cela ne suffit pas à numériser l'économie. Beaucoup de gérants le vivent déjà. Les encaissements se dématérialisent, les livres comptables restent à la main.
Les chiffres existent, la plomberie non
Les ordres de grandeur sont publics. Sur le premier semestre 2026, la Banque centrale compte environ 5 millions de transactions de paiement mobile pour 914,2 millions de dinars, 10,3 millions d'opérations d'e-paiement pour 771,4 millions de dinars, 45 600 terminaux de paiement actifs et 1 456 sites marchands en activité. Le parc de cartes tourne autour de 6,15 millions. Sur 2025, Ben Saïd rappelait 8,4 millions d'opérations mobiles pour 1,769 milliard de dinars, soit une croissance de 80,5 %.
Croissance réelle. Base encore étroite.
Et surtout : aucune de ces opérations n'arrive dans votre comptabilité avec son numéro de facture. C'est précisément le point que Ben Saïd met en avant quand il parle d'absence d'interconnexion entre paiement, facturation électronique et comptabilité. Le reste de son diagnostic — coûts d'acceptation, réticence des microentreprises et des professions libérales, textes en retard sur la technique — est connu. Ce chaînon-là est moins commenté, parce qu'il n'est pas politique. Il est technique, ennuyeux, et il coûte des heures de travail chaque mois à votre comptable.
Ce que votre relevé ne vous dit pas
Prenez une agence de voyages de l'Ariana qui encaisse un acompte de 1 200 dinars. Le client paie par wallet. Le lendemain, le gérant voit sur son relevé une ligne de 1 193,50 dinars : commission prélevée, libellé tronqué, référence du prestataire de paiement qui ne ressemble à rien de ce que contient le dossier client. Qui rapproche cette ligne de la facture ? Quelqu'un, à la main, trois semaines plus tard, avec un classeur Excel et une bonne mémoire.
Multipliez par quatre canaux. Espèces au comptoir. Chèque remis à l'encaissement. Traite domiciliée. Carte sur le TPE. Wallet. Virement SIBTEL, parfois le même jour que la traite, pour le même client, sans aucune mention de ce qu'il règle.
Le résultat est toujours le même dans les dossiers que nous voyons : un compte client juste au global, faux au détail. Les soldes par facture ne tiennent pas. Les relances partent sur des factures déjà payées. Et quand un contrôle demande à remonter d'une écriture de banque jusqu'au document commercial, il manque le fil.
Les commissions, ce détail qui casse le lettrage
Un point mérite d'être dit sans détour, parce qu'il explique une bonne part des écarts : un encaissement par carte ou par wallet n'arrive jamais pour son montant facial. Il arrive net de commission, souvent agrégé avec d'autres opérations de la même journée, parfois décalé de 48 heures.
Si votre logiciel enregistre le règlement au montant du relevé, votre facture reste partiellement ouverte pour l'écart de commission. Si vous l'enregistrez au montant de la facture, votre banque ne tombe plus. Les deux options sont mauvaises. La bonne consiste à écrire trois lignes dans la même écriture : le règlement client au montant facial, la charge de commission bancaire, et le net encaissé en banque. C'est élémentaire en comptabilité. Ce n'est presque jamais automatisé dans les petites structures tunisiennes.
El Fatoora ne refermera pas la boucle
L'article 53 de la loi de finances 2026 a étendu la facture électronique à l'ensemble des assujettis à la TVA, prestataires de services compris. Bonne nouvelle pour la traçabilité de vos ventes. Mais la facture électronique prouve qu'une créance est née, pas qu'elle est éteinte.
Le règlement, lui, vit dans un autre monde : celui de la BCT, des prestataires agréés, du label TunPay. Les deux univers ne se parlent pas. Tant que ce pont n'existe pas côté institutions, c'est à votre système de gestion de le construire.
Ce qu'il faut câbler chez vous
Quelques exigences concrètes, à poser avant de signer avec un éditeur ou avant d'activer un nouveau moyen de paiement :
- Un identifiant d'encaissement unique par règlement, repris dans le libellé envoyé au prestataire de paiement quand c'est possible.
- Un lettrage facture ↔ règlement qui accepte le partiel et le multi-facture, sans passer par un compte d'attente permanent.
- La commission traitée comme une charge distincte, pas comme un écart de règlement.
- Une règle d'idempotence : si un client relance un paiement qui a échoué, vous ne devez pas créer deux recettes. Ce cas arrive plus souvent qu'on ne l'admet.
- Un journal des rapprochements horodaté, exportable. C'est ce qui vous sauvera lors d'un contrôle ou d'un litige client.
Dans Axiom, nous avons fait ce choix de structure : la facture et la transaction financière sont deux objets distincts, reliés explicitement, avec une clé d'idempotence par transaction. Pas par élégance technique. Parce qu'un rapprochement non traçable est un rapprochement qu'il faudra refaire.
Mon avis
Accepter un nouveau moyen de paiement sans référentiel d'encaissement unique, c'est acheter de la croissance et la payer en désordre comptable. J'ai vu des commerçants installer un TPE et dégrader leur suivi client en trois mois, faute d'avoir prévu où atterrissaient les lignes.
Ma recommandation : avant d'ajouter un canal, passez un mois à rapprocher l'existant à 100 %, facture par facture, commissions isolées. Si vous n'y arrivez pas manuellement sur trente jours, vous n'y arriverez pas automatiquement sur douze mois. Réglez la plomberie d'abord. Le wallet ensuite.
L'équipe Axiom, ERP & gestion d'entreprise — 17 octobre 2026


