Comptabilité carbone : février 2027 se joue dans vos factures de 2026
Fin septembre, une jeune société tunisienne a décroché le Label Startup pour une plateforme de comptabilité carbone. L'information est passée presque inaperçue. Elle dit pourtant quelque chose de très concret sur votre année comptable en cours.
Ce qui a basculé le 1er janvier 2026
Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne — MACF, ou CBAM dans les documents en anglais — est entré dans sa phase financière le 1er janvier 2026. Jusque-là, on déclarait. Maintenant, on paie. Six familles de produits sont visées : acier, aluminium, ciment, engrais azotés, hydrogène, électricité importée. Le périmètre doit s'élargir ensuite vers la chimie et les produits semi-finis.
Attention au sens de la facture, parce que beaucoup de dirigeants se trompent là-dessus. Ce n'est pas vous, exportateur tunisien, qui achetez les certificats. C'est votre client importateur, en Europe, qui doit les acquérir et les restituer — autour de 75 euros la tonne de CO₂e sur les premiers trimestres de 2026, avec une déduction d'allocation gratuite qui s'effrite année après année jusqu'à disparaître au milieu des années 2030. Un seuil d'exemption existe sous 50 tonnes importées par an. Tout exportateur industriel régulier le dépasse.
Votre client, donc, a une échéance : février 2027, pour les marchandises importées en 2026. À cette date il lui faut des émissions incorporées, par produit, vérifiées. S'il ne les a pas, il applique des valeurs par défaut majorées. Et il regarde ce que ça coûte. Puis il regarde votre concurrent turc ou marocain.
Le chantier n'est pas écologique, il est comptable
Voilà ce que personne ne vous dit assez clairement. Calculer une empreinte produit, techniquement, ce n'est pas sorcier : des facteurs d'émission, une allocation, des règles de périmètre. Le mur est ailleurs. Il faut des données d'activité datées, attribuées à une installation, rapportées à une quantité produite.
Traduction en langage de gestion : combien de kWh STEG sur le compteur de l'atelier 2 entre janvier et mars, combien de litres de gasoil achetés et pour quels équipements, combien de tonnes de profilés sortis sur la référence exacte que vous vendez à Lyon. Par mois. Pour douze mois déjà écoulés.
Posez la question à votre responsable de production. Souvent la réponse tient en une phrase gênée : les quantités sont dans un classeur Excel qu'une personne tient à jour, les factures d'énergie dans une chemise cartonnée, et le rapprochement n'a jamais été fait parce que personne ne l'avait demandé.
J'ai vu un atelier de menuiserie aluminium de la banlieue sud où la dernière facture STEG était affichée dans la salle de pause, tenue par un aimant en forme de citron. Elle servait d'argument pour éteindre les néons. Pas pour calculer quoi que ce soit.
La subvention de 70 % peut se retourner contre vous
L'État a mis des moyens. L'ANME pousse sa plateforme DecarboAct, lancée en 2024, et a publié en août 2026 un cahier des charges dédié à la comptabilité carbone, qui cadre les qualifications des experts accompagnateurs et la nature des prestations. Le Fonds de transition énergétique peut prendre en charge jusqu'à 70 % des frais d'accompagnement, dans la limite de 70 000 dinars.
C'est une vraie aide. C'est aussi un piège si vous l'utilisez mal.
Mon opinion, et elle n'est pas populaire auprès des cabinets : n'engagez pas d'expert carbone avant d'avoir six mois de données propres dans votre système. Sinon vous allez financer, à 70 % certes, la ressaisie de vos propres factures par un consultant facturé à la journée. Vous obtiendrez un rapport. Un beau rapport, millésimé, que vous ne saurez pas reproduire l'année suivante — et le MACF, lui, revient tous les ans, avec un périmètre plus large et une déduction plus faible. La subvention paie l'accompagnement méthodologique. Elle ne paie pas votre désordre documentaire.
Ce qu'il faut avoir rangé avant d'appeler qui que ce soit
Rien d'héroïque là-dedans. Quatre choses, qui relèvent de votre gestion quotidienne :
- Les quantités produites par référence et par mois, sorties d'un système qui les horodate, pas d'un fichier retravaillé à la main en fin de trimestre.
- Les achats d'énergie rattachés à un compteur ou à un équipement identifié : électricité, gaz, gasoil, et les volumes, pas seulement les montants en dinars.
- Les achats de matière première avec le fournisseur, l'origine et le tonnage — l'amont compte dans les émissions incorporées.
- La correspondance entre votre nomenclature interne et les codes douaniers que vous déclarez à l'export. C'est par le code produit que votre client européen raisonnera.
Si tout cela vit déjà dans un ERP — achats, stocks, production, factures dans la même base, avec la quantité à côté du montant — l'exercice devient une extraction. Dans Axiom, par exemple, un mouvement de stock et un achat d'énergie sont des objets datés et rattachés à un emplacement : la donnée existe avant qu'on vous la demande. Si vos trois domaines vivent dans trois outils séparés, l'exercice devient un projet. Et un projet, ça se budgète.
Vous n'exportez pas vers l'UE ? Lisez quand même
La pression descend la chaîne. Un sous-traitant qui usine pour un donneur d'ordre exportateur recevra tôt ou tard un questionnaire émissions, sans aucune obligation réglementaire propre — simplement parce que son client a besoin du chiffre. Les grands groupes industriels implantés en Tunisie commencent déjà à l'intégrer dans leurs appels d'offres. Celui qui répond en trois jours avec des données traçables gagne un avantage que son prix ne lui donnait pas.
Ma recommandation : décidez ce mois-ci qui, chez vous, est responsable des données d'activité, et donnez-lui un système où consommations et quantités produites atterrissent automatiquement. Avant de chercher un expert, avant de demander la subvention. L'ordre inverse coûte deux fois plus cher.


