Les agents IA arrivent, vos données de gestion sont en désordre
Le 13 octobre, à l'UTICA, Kais Sellami a employé un mot qui ne figurait pas dans le programme : « lent ». L'engagement des entreprises tunisiennes dans l'intelligence artificielle est lent. Le président de la Fédération nationale des technologies de l'information parlait de son propre secteur.
Une demi-journée, une phrase qui reste
La séance était organisée avec la Konrad-Adenauer-Stiftung et Wisdom Net : chefs d'entreprise, représentants de l'administration, quelques experts. On y a présenté Investraders, une plateforme tunisienne qui met gratuitement à disposition des agents d'IA et promet de connecter porteurs de projets et investisseurs. Gratuit, donc attirant.
Mais l'intervention la plus utile de la matinée portait sur l'étape suivante. Sellami a décrit le passage de l'outil à l'agent : des systèmes autonomes capables d'épauler un dirigeant ou un directeur de production dans l'analyse de volumes de données que personne n'a le temps de lire. Pas un chatbot auquel on pose une question le vendredi. Un dispositif qui travaille sur vos chiffres.
La même semaine, à la Cité de la Culture, Bigtech Africa réunissait près de 3 000 participants venus d'une quinzaine de pays, une centaine d'exposants, et rappelait les quelque 1 500 jeunes pousses labellisées par le Startup Act. Belle vitrine. Pendant ce temps, dans une PME de Mégrine, quelqu'un ressaisissait des bons de livraison dans un tableur.
Un agent d'IA ne sait pas lire votre cahier
Voilà le point que les journées d'information évitent, parce qu'il est désagréable.
Un agent n'a aucune intuition. Il consomme ce que vous lui donnez, et dans la majorité des PME tunisiennes que nous croisons, ce qu'on peut lui donner tient en trois sources qui se contredisent : un logiciel de facturation, un classeur Excel tenu par la comptable, et les conversations WhatsApp où se décident les remises. Le même client existe en trois exemplaires, orthographiés différemment. Le stock théorique diverge du stock réel depuis un inventaire qu'on a « corrigé à la main ».
Un gérant de quincaillerie du Bardo m'a montré un jour le cahier à spirale, couverture bleue retenue par du scotch, où il garde la vraie valeur de son stock. Son logiciel, lui, affiche autre chose. Il le sait. Il vit avec. Et il envisageait d'ajouter de l'IA par-dessus.
Position assumée : brancher un agent d'IA sur une comptabilité arrêtée il y a trois mois, c'est payer pour accélérer une erreur. Vous obtiendrez des recommandations formulées avec aplomb, appuyées sur des marges fausses. Le danger n'est pas que l'outil se taise, c'est qu'il réponde.
La conformité a déjà fait la moitié du travail
Bonne nouvelle, et elle est involontaire : l'État vous a forcé à structurer vos données avant que vous ne pensiez à l'IA.
Depuis le 1er janvier 2026, en application de l'article 53 de la loi de finances, les prestataires de services au régime réel émettent leurs factures via El Fatoora, la plateforme opérée par Tunisie TradeNet, au format TEIF et avec signature électronique qualifiée. Ce n'est plus un PDF envoyé par mail. C'est un flux de données daté, typé, horodaté, avec un identifiant de contrepartie.
Même logique côté social : la télédéclaration e-CNSS est obligatoire au-delà de dix salariés, avec un certificat TunTrust pour signer. Votre masse salariale trimestrielle existe donc en format exploitable, qu'elle vous plaise ou non.
Autrement dit, vos deux flux les plus sensibles — ce que vous vendez, ce que vous payez — sont déjà normalisés. Ce qui reste en vrac, c'est tout le milieu : les achats, le stock, les coûts de revient, les règlements clients. Et c'est précisément là que se joue votre trésorerie.
La question des postes juniors est mal posée
Sellami a ajouté que les agents ne remplaceront pas les cadres expérimentés, mais pourraient se substituer à certains postes juniors. Le sujet mérite, selon lui, une discussion sérieuse. Il a raison sur le besoin de discussion, et je crois qu'il se trompe sur le cadrage.
Dans une entreprise de vingt personnes à Sfax ou à Sousse, le poste junior n'est pas un surplus qu'on optimise. Il tient la ressaisie, les relances, l'archivage des pièces. Ce qui va disparaître d'abord, ce n'est pas la personne : c'est l'après-midi qu'elle passe à recopier un bon de commande dans un deuxième système. Sur les dossiers que nous suivons, on parle de deux à trois jours récupérés par mois et par poste administratif — une fourchette, pas une promesse.
Et ces journées, vous allez en avoir besoin. Parce que le travail qui monte, lui, personne ne l'automatise : vérifier qu'une facture a bien été acceptée par la plateforme, expliquer un écart de TVA, justifier une pièce lors d'un contrôle.
Ce que je ferais avant décembre
Pas un plan à trois ans. Un trimestre.
- Un seul référentiel tiers : un client, une fiche, un identifiant fiscal vérifié. Fusionnez les doublons, même si cela prend une semaine pénible.
- Une date de clôture mensuelle tenue. Le 10 du mois suivant, les chiffres du mois précédent ne bougent plus.
- Les achats et le stock dans le même système que les ventes. Tant que le coût de revient se calcule à part, aucune analyse n'est fiable.
- Un inventaire physique honnête, avec l'écart constaté écrit noir sur blanc. C'est votre point zéro.
Une suite de gestion intégrée — Axiom ou une autre — ne vous rend pas plus intelligent. Elle vous rend interrogeable. C'est la seule condition qui compte avant de parler d'agents.
Ma recommandation est simple et un peu rude : reportez votre budget IA d'un trimestre, et mettez-le dans la propreté de vos données. Les entreprises qui auront un référentiel unique et une clôture mensuelle en janvier déploieront un agent utile en trois semaines. Les autres paieront un abonnement pour recevoir des réponses élégantes à partir de chiffres faux.


