La traite a dépassé le chèque : vos effets deviennent votre trésorerie
Au premier semestre 2026, la lettre de change a pesé 28,10 milliards de dinars dans la télécompensation tunisienne. Le chèque, 24,146 milliards. Le classement s'est inversé, et presque personne n'en a tiré les conséquences dans ses procédures internes.
Ce que la BCT a publié cet été
Les chiffres viennent du bulletin Paiements en chiffres de la Banque centrale, relayé à la mi-août 2026. Sur 30,1 millions d'opérations compensées pour 109,60 milliards de dinars, le virement reste roi en volume : 19,5 millions d'opérations, 64,9 % du total, 40,86 milliards de dinars. Logique, et sans histoire.
La lettre de change, elle, ne représente que 7,9 % des opérations — 2,4 millions — mais 25,6 % des montants. Autrement dit : peu d'effets, de gros effets. Pendant que le chèque reculait de 10,7 % en nombre et de 12,5 % en montant sur un an, la traite progressait de 11,4 % et 9,7 %. Et au premier trimestre, le mouvement était encore plus violent : +35,9 % en nombre pour la traite, −24,9 % pour le chèque, d'après le seizième bulletin publié en juin.
L'origine de ce basculement n'a rien de mystérieux. La loi n° 41-2024 du 2 août 2024, entrée en application le 2 février 2025, a tué le chèque antidaté, plafonné les chéquiers selon la situation du titulaire, limité leur validité à six mois et collé un QR code vérifiable sur la plateforme TuniChèque. Le crédit interentreprises qui passait par un chèque daté du mois suivant devait bien aller quelque part. Il est allé dans la traite.
Neuf virgule cinq pour cent
C'est le taux de rejet des lettres de change au premier semestre 2026. Celui du chèque : 0,9 %. Celui du virement : 0,1 %.
Relisez ces trois nombres. L'instrument qui concentre un quart des montants échangés entre entreprises tunisiennes est aussi celui qui revient impayé dix fois plus souvent que celui qu'il a remplacé. On nous a vendu la traite comme la garantie juridique par excellence — engagement accepté, échéance ferme, recours cambiaire. Juridiquement, c'est exact. Dans votre compte bancaire, un effet rejeté le 25 du mois produit exactement le même trou qu'un chèque sans provision.
Voilà mon opinion, et elle n'est pas populaire chez les banquiers : la réforme n'a pas assaini le crédit interentreprises, elle l'a rendu lisible. Le risque n'a pas disparu, il a changé de support et de calendrier. Ce qui est déjà un progrès — à condition de regarder le calendrier.
Un effet n'est pas une facture, et votre logiciel devrait le savoir
Beaucoup de PME tunisiennes gèrent encore leurs traites dans un classeur bleu et un fichier Excel tenu par la personne qui va à la banque. La facture est dans le logiciel de gestion ; l'effet, lui, vit ailleurs. Résultat : la balance âgée ne veut plus rien dire, parce qu'une créance « réglée par traite à 90 jours » n'est ni encaissée ni en retard.
Le système comptable tunisien prévoit pourtant la distinction. Le compte 413 Clients — effets à recevoir n'est pas le compte 411. Un effet remis à l'escompte et non échu reste un engagement à mentionner, pas un encaissement définitif : si le tiré ne paie pas, la banque vous contrepasse le montant, agios inclus. Quand votre tableau de trésorerie confond les trois états — effet en portefeuille, effet escompté non échu, effet encaissé — vous ne pilotez plus rien. Vous espérez.
Dans Axiom, nous avons traité l'effet comme une transaction financière à part entière, avec son échéance, sa domiciliation bancaire, son état et son lien vers la facture d'origine. Ce n'est pas une élégance d'architecte : c'est la seule façon d'afficher une prévision d'encaissement à 30, 60 et 90 jours qui résiste à un rejet.
La domiciliation, ce détail qui coûte trois semaines
Un client industriel de la région de Ben Arous a vu quatre traites revenir en 2026 pour un motif purement administratif : le RIB de domiciliation indiqué par l'acheteur avait changé après une fusion d'agences, et personne n'avait mis à jour la fiche. Quatre allers-retours, trois semaines de retard chacun, et un commercial qui a dû appeler son propre client pour s'excuser. Le montant en jeu était ridicule. Le temps perdu, non. (La fiche était à jour dans la boîte mail du directeur financier, ce qui ne compte pas comme un système d'information.)
Ce qu'il faut tenir à jour, concrètement
- Un échéancier des effets à recevoir, par semaine, visible sans export Excel.
- L'état de chaque effet : en portefeuille, remis à l'escompte, encaissé, impayé, prorogé.
- La domiciliation bancaire du tiré, vérifiée à l'émission et non à la remise.
- Le coût réel de l'escompte, agios et commissions inclus, rapproché de votre marge sur l'affaire financée.
- Un plafond d'encours en traites par client, au même titre qu'une limite de crédit.
Rien d'exotique là-dedans. C'est de la gestion de portefeuille d'effets, telle qu'elle se pratique depuis cinquante ans — simplement, beaucoup d'entreprises l'avaient oubliée parce que le chèque antidaté rendait l'exercice inutile.
Ma recommandation est nette : avant la fin de l'exercice, sortez vos traites du classeur et mettez-les dans votre outil de gestion, avec un échéancier daté et un encours par client. Si votre logiciel ne distingue pas une facture d'un effet escompté, changez de logiciel ou faites-le évoluer. Un effet sur dix qui revient, à 25 % des montants du pays, ce n'est plus un aléa : c'est votre prochaine tension de trésorerie, et elle est déjà inscrite au calendrier.


