Stratégie IA 2026-2030 : le supercalculateur ne réparera pas vos données
Un conseil ministériel s'est tenu le 17 août 2026 sous la présidence de Sarra Zaafrani Zenzri. À l'ordre du jour : la stratégie nationale d'intelligence artificielle 2026-2030, pilotée par le ministre Sofiane Hemissi. Ni budget chiffré, ni calendrier détaillé, ni indicateurs de résultats rendus publics.
Vous avez déjà lu cette phrase quelque part.
Quatre annonces, huit ans, et un classement qui recule
Reprenons la chronologie, parce qu'elle dit quelque chose. Une stratégie nationale d'IA était engagée dès 2018. Nouvelle annonce fin 2023. En novembre 2024, on nous expliquait qu'elle était « presque achevée ». Mi-2025, imminente. Août 2026, relancée en conseil ministériel. Pendant que ce document cherchait sa version finale, la Tunisie est passée de la 54e à la 88e place sur 195 pays à l'AI Readiness Index entre 2019 et 2025.
Trente-quatre places perdues. Sur un indice qui mesure justement la capacité d'un pays à absorber la technologie, pas à en parler.
Le paradoxe, c'est que la matière première est là. Plus de 30 000 diplômés en ingénierie et informatique sortent chaque année. Le pays est 2e d'Afrique à l'AI Talent Readiness Index, avec 51,8 points, et 29e mondial en publications académiques sur l'IA. Ce dernier chiffre est d'ailleurs à manier avec précaution : publier beaucoup ne veut pas dire produire de la valeur, et L'Économiste Maghrébin a eu raison de le souligner le 17 août.
Trente-deux millions de dinars qui ne vous concernent pas encore
Juillet 2026 : un supercalculateur est installé au Centre de Calcul El Khawarizmi, pour 32 millions de dinars. Troisième rang africain en puissance de calcul académique. Le mot compte. Cette machine servira la recherche, la santé, peut-être quelques projets industriels si son accès s'ouvre au-delà du monde universitaire — ce qui reste, aujourd'hui, une question ouverte.
Combien de PME tunisiennes verront la différence sur leur exercice 2027 ? Aucune.
Voilà mon opinion, et elle va déplaire : pour une entreprise de vingt à deux cents salariés à Sfax, Sousse ou Ben Arous, l'infrastructure nationale d'IA n'est pas le goulot d'étranglement. Votre goulot d'étranglement tient dans un fichier Excel et trois carnets.
Le vrai chantier, il est dans votre back-office
Les experts cités fin août par La Presse pointent, au niveau national, des données fragmentées, cloisonnées, encadrées par une loi de 2004 devenue obsolète. Descendez d'un étage : c'est exactement votre situation, en plus petit.
Le même client existe sous trois fiches parce qu'il a été saisi une fois avec le nom de sa société, une fois avec son nom personnel, une fois avec une faute de frappe. Vos références articles n'ont pas de nomenclature. Le dernier inventaire physique complet remonte à quand, précisément ? Vos numéros de factures suivent une séquence que quelqu'un a « corrigée à la main » en mars.
Un grossiste en pièces détachées m'a montré l'an dernier son fichier de stock. Il s'appelait stock_final_v2_OK_dernier.xlsx. Il y avait 4 300 lignes et deux colonnes de quantités, l'une pour le dépôt, l'autre pour ce que le magasinier appelait « le vrai stock ». Personne dans l'entreprise ne savait laquelle était juste. Le patron voulait de la prévision de réapprovisionnement par IA.
Branchez un modèle prédictif sur des données fausses et vous obtiendrez des erreurs, mais formulées avec une assurance parfaite.
Ce que la conformité vous offre gratuitement
Bonne nouvelle imprévue : l'État vous force déjà la main dans le bon sens. La facturation électronique via la plateforme de Tunisie TradeNet impose un format structuré, une signature électronique et un archivage long. Autrement dit, elle vous oblige à produire des données propres, typées, horodatées, exploitables par une machine.
La plupart des dirigeants vivent cette obligation comme une contrainte administrative de plus. C'est une erreur d'analyse. Chaque facture émise dans un format structuré est une ligne de données que vous pourrez interroger plus tard — marges par client, saisonnalité réelle, délais de paiement effectifs par segment. Le jour où un outil d'IA devient abordable pour votre taille d'entreprise, la question ne sera pas « est-ce que ça marche ». Ce sera « est-ce que j'ai trois ans d'historique propre à lui donner ».
Même logique côté social : les recoupements automatiques entre déclarations fiscales et déclarations CNSS ne pardonnent pas les écarts de saisie. Un dossier paie tenu proprement n'est pas seulement une protection en cas de contrôle, c'est une base de données RH.
Le plan des quatre-vingt-dix jours
Avant tout achat de solution « intelligente », faites ceci :
- Un inventaire physique complet, avec écarts documentés ligne par ligne. Douloureux. Non négociable.
- La fusion de vos doublons clients et fournisseurs en une identité unique par personne ou société réelle.
- Une nomenclature articles écrite, appliquée, et une seule personne responsable de sa tenue.
- Une séquence de numérotation de documents gérée par le système, jamais à la main.
- La reprise de vos douze derniers mois de ventes dans un format que vous pouvez exporter et relire.
C'est ce socle qu'un ERP correctement paramétré tient à votre place — dans Axiom, l'identité unique des tiers et les séquences documentaires sont des règles du système, pas des conventions que l'équipe est censée respecter. Le choix de l'outil vient après le choix de la discipline, jamais l'inverse.
Un dernier point qu'on oublie souvent : plus de 657 000 incidents ont été signalés à la cybersécurité nationale sur le premier semestre 2026, dont environ 35 000 attaques DDoS. Consolider vos données, c'est aussi les concentrer. Sauvegardes testées, accès nominatifs, droits par rôle — sinon vous aurez simplement rangé vos vulnérabilités au même endroit.
Ma recommandation, nette : ignorez la stratégie nationale pendant douze mois et consacrez ce trimestre à rendre vos données de gestion vraies. Quand l'écosystème sera prêt, vous serez parmi les rares à pouvoir en faire quelque chose.


