Trente milliards de dinars en liquide : votre caisse est devenue un risque

· L'équipe Axiom, ERP & gestion d'entreprise · 6 min de lecture
Le cash ne vous coûte pas une leçon de civisme. Il vous coûte une marge, et parfois un redressement.

Le 21 août 2026, la Banque centrale de Tunisie a publié un chiffre qui a fait le tour des rédactions : 30,040 milliards de dinars de billets et de pièces en circulation. Un record absolu. Trois jours plus tard, la barre était déjà à 30,080 milliards.

Un chiffre qui n'a rien de saisonnier

La lecture rassurante existe. Août, c'est les vacances, les soldes, la rentrée scolaire qui approche, les transferts de la diaspora qui se dépensent en liquide. Certains économistes, comme Jameleddine Ouaididi, y voient un pic conjoncturel, prévisible, qui se dégonflera à l'automne.

Sauf que la comparaison annuelle ne se dégonfle pas, elle. Au 21 août 2025, la circulation fiduciaire s'établissait à 25,902 milliards de dinars. Un an plus tard : 4,138 milliards de plus, soit environ 16 %. Et le rapport annuel de la BCT montrait déjà une accélération brutale — le rythme de croissance du cash est passé de 8,4 % entre fin 2023 et fin 2024 à 19 % l'année suivante.

Mettez ça en face de l'inflation, mesurée à 5,3 % en juin 2026, et du taux directeur maintenu à 7,00 % lors du conseil du 29 juillet. Le liquide progresse trois fois plus vite que les prix. Ce n'est pas de la saisonnalité.

Votre chiffre d'affaires change de forme

Une partie de l'explication vous concerne directement. La réforme du chèque a produit son effet : au premier semestre 2026, le nombre de chèques a reculé de 10,7 % et leur valeur de 12,5 %. L'argent n'a pas disparu pour autant. Il s'est déplacé. Vers la traite pour les uns, vers le billet pour les autres.

L'économiste Aram Belhaj y voit un déséquilibre structurel plutôt qu'un accident de calendrier : une économie parallèle qui gagne du terrain, de la méfiance envers la banque, et un paiement numérique qui reste marginal dès qu'on sort des grandes surfaces. Le débat entre les deux lectures est intéressant. Pour vous, il est secondaire.

Parce que le problème arrive par votre comptoir, pas par les statistiques monétaires.

La PME formelle paie deux fois

Premier prélèvement : la concurrence. Le voisin qui encaisse en espèces et ne déclare qu'une fraction de ses ventes ne supporte ni la TVA sur la totalité, ni les charges sociales sur l'ensemble de ses salariés. Vous, si. À qualité égale, il affiche un prix que vous ne pourrez jamais suivre.

Second prélèvement, beaucoup plus discret : le vôtre. Une caisse qui tourne à 40 % en espèces sans procédure écrite, c'est un écart mensuel que personne ne sait expliquer, des tickets non numérotés, un fonds de caisse qui devient une avance déguisée, et le jour du contrôle, une administration qui reconstitue votre chiffre d'affaires à partir de vos achats parce que vos encaissements ne tiennent pas debout. La règle qui fait perdre la déduction d'une charge — et la TVA correspondante — lorsqu'elle est réglée en espèces au-delà du seuil légal, votre comptable la connaît par cœur. Vos vendeurs, rarement. Et une somme en liquide égale ou supérieure à 5 000 dinars dont l'origine n'est pas justifiée peut être saisie.

L'État ferme la porte, lentement

Depuis le 1er juillet 2026, toutes les personnes morales du secteur de la consommation sur place — restaurants, cafés, salons de thé, fast-foods — doivent être équipées d'un dispositif numérique d'enregistrement relié à la plateforme du ministère des Finances. L'arrêté date du 14 octobre 2025 ; la première vague, elle, était entrée en vigueur le 1er novembre 2025. Les personnes physiques au régime réel suivront au 1er juillet 2027, les autres au 1er juillet 2028.

Ajoutez le conseil ministériel restreint du 4 août 2026 à La Kasbah, où les orientations du projet de loi de finances 2027 ont retenu l'intégration de l'économie parallèle et l'amélioration du rendement fiscal parmi les priorités affichées. Le calendrier est écrit. Il n'est pas négociable.

Une opinion, puisqu'il en faut une

On entend beaucoup, ces semaines-ci, l'idée de plafonner les retraits en espèces — 500 dinars par jour, par exemple — pour forcer la traçabilité bancaire. Mauvaise idée. Ceux qui vivent du cash s'organiseront en quelques semaines avec des retraits multiples et des prête-noms ; ceux qui paieront la note, ce sont les entreprises déclarées qui ont besoin de liquide pour un fournisseur le dimanche matin ou une avance de frais de déplacement. On ne discipline pas l'informel en compliquant la vie du formel.

Ce qui marche est moins spectaculaire : rendre le paiement traçable plus commode que le billet, et rendre une caisse illisible impossible à tenir.

Par où commencer, concrètement

Une procédure de caisse tient sur une page. Écrivez-la cette semaine :

  • un seul responsable de caisse par poste et par journée, nommément désigné ;
  • comptage à l'ouverture et à la fermeture, signé, avec un fonds de caisse fixe ;
  • versement bancaire des espèces sous 48 heures, sans exception « exceptionnelle » ;
  • tickets à numérotation continue, avoirs tracés au même titre que les ventes ;
  • rapprochement quotidien entre le comptage physique et le journal du logiciel ;
  • au-delà d'un écart que vous fixez vous-même, une note écrite, pas une conversation.

Ce dernier point suppose que votre logiciel connaisse vos encaissements ligne à ligne, par mode de règlement, et qu'il les relie au stock et aux écritures comptables sans ressaisie. C'est le genre de chose qu'un ERP comme Axiom fait bien : le rapprochement cesse d'être un rituel du 30 du mois pour devenir un écran qu'on regarde en baissant le rideau.

Un gérant de quincaillerie à Ben Arous nous racontait tenir sa caisse dans un carnet à spirale bleu depuis onze ans, posé sous un ventilateur qui fait voler les pages. Il a arrêté le jour où son expert-comptable lui a aligné 14 000 dinars d'écart cumulé sur un semestre. Pas de vol. Des avoirs jamais enregistrés.

Notre recommandation : ne cherchez pas à refuser le cash, vous perdriez des clients pour rien. Encadrez-le. Une procédure écrite, un logiciel qui journalise chaque encaissement, un dépôt bancaire tous les deux jours — et vous serez prêt le jour où l'obligation de caisse numérique descendra jusqu'à votre secteur. Ce jour arrivera avant que vous n'ayez fini d'y penser.

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