L'État vous doit un milliard : votre balance âgée devient votre bilan

· L'équipe Axiom, ERP & gestion d'entreprise · 5 min de lecture
Un marché public dont vous ne pouvez pas financer vingt-quatre mois de portage n'est pas un carnet de commandes, c'est une dette déguisée.

Le 18 septembre, devant la commission des finances de l'Assemblée, le député Maher Ketari a posé le chiffre : 3 500 millions de dinars de déficit pour la STEG. Dont 2 500 dus aux fournisseurs. Des PME, pour l'essentiel. Qui attendent.

Un milliard qui dort depuis fin 2021

Le même jour, un article de L'Économiste Maghrébin donnait l'autre bout de la chaîne. Dans le bâtiment et les travaux publics, plus d'un milliard de dinars d'arriérés remontent à fin 2021 : des chantiers livrés et réceptionnés, jamais réglés. Mayser Baroudi, qui préside la chambre nationale du gypse, et Hechmi Miliani, trésorier de la chambre nationale des promoteurs immobiliers, décrivent des entreprises qui n'arrivent plus à sortir les salaires du mois. Miliani rappelle que les créances du secteur avaient franchi les 5 000 millions de dinars les années précédentes.

Côté équipements médicaux, Lotfi Ben Yedder (chambre syndicale, UTICA) décrit des livraisons suspendues depuis janvier 2026. Et le symptôme le plus parlant : des appels d'offres publics qui se referment sans un seul soumissionnaire. Quand une PME préfère le carnet de commandes vide au marché public, ce n'est plus de la prudence. C'est un calcul.

Ketari a d'ailleurs employé le bon mot : l'enchevêtrement des engagements réciproques. L'État doit à la STEG, la STEG doit à ses fournisseurs, les fournisseurs doivent à leur banque et à la CNSS, et vous, quelque part dans cette file, vous devez expliquer à votre comptable pourquoi la balance client de 2022 n'a pas bougé d'un millime.

Les banques, elles, ont déjà tranché

Le rapport annuel 2025 de la Banque centrale ne laisse pas beaucoup de place à l'interprétation. Les créances professionnelles classées sont passées de 15,028 milliards de dinars en décembre 2024 à 16,664 milliards en décembre 2025, soit 10,9 % de plus en un an. Le taux de créances classées grimpe à 18 %, contre 16,8 %. Le bâtiment pèse 2,645 milliards à lui seul, près de 16 % du total. Les radiations ont atteint 2,897 milliards.

Traduction pratique pour vous : votre banquier connaît ces chiffres par secteur. Votre dossier de crédit est lu avec cette grille. Un gérant à qui nous parlions cet été a sorti un classeur bleu, étiqueté au marqueur, coin rongé par l'humidité du dépôt — ordres de service de 2021, décomptes visés, procès-verbaux de réception. Tout était là, impeccable. Son agence lui a quand même refusé le renouvellement de la ligne d'escompte, parce que les pièces étaient dans un classeur et pas dans un système capable d'en produire l'antériorité.

Une facture publique acceptée n'est pas un actif, c'est un pari sur le calendrier d'autrui

Voilà l'opinion qui va déranger. Beaucoup de PME tunisiennes pilotent encore leur performance sur le chiffre d'affaires facturé. C'est une métrique qui vous mentira tant que le débiteur sera un organisme public. Vous déclarez la TVA le mois de la facture. Vous payez l'impôt sur les sociétés sur un produit comptabilisé. Vous versez les salaires et les cotisations CNSS tous les mois, sans négociation possible. En face, une créance qui vieillit sans intérêts moratoires réellement recouvrables.

La conséquence est brutale et personne ne la dit assez clairement : un marché public dont vous ne pouvez pas financer dix-huit à vingt-quatre mois de portage n'est pas un marché rentable, c'est une dette déguisée en carnet de commandes. Mieux vaut décliner. Et si vous soumissionnez quand même, provisionnez la dépréciation dès le franchissement du douzième mois, plutôt que de la découvrir chez l'expert-comptable en mars.

Ce que votre système de gestion doit savoir faire

Une balance âgée générique, par ancienneté de facture, ne suffit plus. Sur créances publiques, il faut suivre autre chose :

  • la date d'exigibilité réelle (visa du décompte, mandatement) et non la date de facture ;
  • le rattachement de chaque créance à sa pièce d'origine : ordre de service, situation de travaux, PV de réception ;
  • les retenues de garantie, isolées du reste, avec leur date théorique de libération ;
  • les encaissements partiels lettrés au bon décompte, sinon l'ancienneté devient fausse ;
  • une alerte par débiteur et par marché, pas seulement par client.

C'est exactement pour ça que nous avons construit le suivi des créances d'Axiom autour du document et de sa chaîne de justificatifs plutôt qu'autour du seul échéancier. Un directeur financier doit pouvoir répondre en trente secondes à la question : combien l'État nous doit, depuis quand, et sur quelles pièces opposables. Peu de PME y arrivent aujourd'hui. La plupart lancent un export Excel et prient.

La fenêtre se referme le 15 octobre

Le projet de loi de finances 2027 doit être déposé au plus tard le 15 octobre 2026, délai constitutionnel — la même commission qui a auditionné la STEG a d'ailleurs reproché au ministère des Finances de ne pas avoir remis son rapport semestriel d'exécution budgétaire dans les temps. Chaque année, une enveloppe d'apurement des arriérés est inscrite. Chaque année, les fédérations professionnelles la jugent sans effet réel sur le stock.

Ne construisez pas votre plan de trésorerie 2027 sur cette enveloppe.

Ma recommandation, nette : sortez votre balance âgée client tous les lundis matin, avec la colonne « pièce justificative opposable » remplie ou vide. Indexez la commission de vos commerciaux sur l'encaissement, pas sur la signature. Et pour tout marché public, décidez avant de soumissionner combien de mois de portage vous acceptez, écrivez-le, tenez-le. Les entreprises qui traverseront les dix-huit prochains mois ne seront pas celles qui auront le plus facturé.

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