Khadamet : l'État numérise le citoyen, pas encore votre entreprise
Le 31 août 2026, une application est apparue sur le Play Store tunisien. Khadamet. Dix jours plus tard, elle passait les 50 000 utilisateurs, selon Ahmed Megdich, de la Direction générale des technologies de l'information. Pour un service public local, c'est rapide.
Et pourtant, si vous dirigez une PME, elle ne vous sert presque à rien. Du moins pas encore. Ce qui compte, c'est le socle en dessous.
Ce que fait Khadamet, concrètement
Le ministère des Technologies de la Communication a mis en ligne une première version qui regroupe des démarches dispersées jusque-là sur une dizaine de sites : consultation des remboursements CNAM, suivi de la carrière et des cotisations CNSS, timbre de voyage, taxe de circulation, permis de conduire, carte grise, infractions routières, rendez-vous de visite technique, frais d'inscription scolaires, paiement de factures électroniques. Le ministère annonce plus de 40 services à intégrer progressivement.
L'entrée se fait par l'identité numérique — e-Houwiya, le dispositif d'authentification mobile ouvert depuis 2022 aux titulaires d'une CIN avec un numéro de téléphone vérifié. Pas de mot de passe créé à la volée, pas de compte anonyme. Une personne physique, authentifiée par l'État, qui agit en son nom propre. La version iOS n'a pas encore été annoncée au moment où j'écris ces lignes.
Tout cela est du citoyen. Rien n'est de l'entreprise.
Vous avez une identité numérique. Votre société, non.
Voilà mon avis, et il ne fait pas l'unanimité chez les gens que je croise : l'État tunisien a donné une identité numérique à chaque citoyen avant d'en donner une à chaque société, et l'ordre est discutable. Le citoyen consulte ses droits quatre fois par an. L'entreprise, elle, déclare, facture, paie et justifie tous les mois, parfois toutes les semaines.
Aujourd'hui, quand vous agissez pour votre SARL, vous empilez des identités hétérogènes : un matricule fiscal et des codes e-Liasse à la DGI, un compte employeur sur le portail CNSS, un certificat électronique qualifié délivré par l'ANCE pour signer vos factures, un compte TTN pour les transmettre via El Fatoora, un accès au coffre du Registre national des entreprises, et selon votre activité, un espace douane ou un compte bancaire en ligne avec son propre token.
Chacun a sa logique, son mot de passe, sa durée de validité. Aucun ne parle aux autres.
Le carnet à spirale bleu
Dans une agence de voyages de La Marsa, l'an dernier, j'ai vu la comptable sortir un carnet à spirale bleu, écorné, où elle notait tous les identifiants de la société depuis 2019. Une page par organisme. Elle le rangeait dans le deuxième tiroir, sous les chéquiers. Elle n'était pas négligente — elle était la seule personne de la boîte à savoir où tout se trouvait, et elle le savait.
Cette situation-là est la norme, pas l'exception. Le jour où cette personne part, tombe malade ou se fâche, vous perdez l'accès à votre propre conformité. Les délais fiscaux, eux, ne s'arrêtent pas.
Le mandat, angle mort du chantier
La brique qui manque porte un nom peu glamour : le mandat numérique. Qui, exactement, a le droit d'agir au nom de la société, pour quel acte, pendant combien de temps ? Le gérant signe-t-il lui-même les factures électroniques, ou son expert-comptable dispose-t-il d'une délégation traçable et révocable ?
Dans les faits, la délégation existe. Elle se fait en partageant un mot de passe par WhatsApp. C'est juridiquement flou, techniquement fragile, et parfaitement invérifiable a posteriori.
Le mouvement va dans la bonne direction, cela dit. Le recoupement automatique des bases — fiscal, social, facturation électronique — est déjà à l'œuvre depuis la loi de finances 2026, et un écart entre ce que vous déclarez à la DGI et ce que vous déclarez à la CNSS peut désormais déclencher un contrôle sans intervention humaine. Quand l'administration croise les données, la cohérence de vos propres registres cesse d'être une question d'hygiène interne. Elle devient un risque financier.
Ce qu'il faut mettre en place avant que ça vous tombe dessus
Une PME de 12 personnes n'a pas besoin d'un projet de gouvernance. Elle a besoin d'une après-midi et d'un peu de discipline.
- Recensez chaque portail administratif auquel votre société accède, avec le nom de la personne physique dont l'identité sert de clé. Vous serez surpris du nombre.
- Notez les dates d'expiration : certificat ANCE, tokens bancaires, habilitations TTN. Un certificat périmé un 25 du mois bloque votre facturation.
- Désignez un suppléant pour chaque accès critique, et vérifiez qu'il s'est connecté au moins une fois. Un accès de secours jamais testé n'est pas un accès de secours.
- Sortez les identifiants des carnets et des boîtes mail personnelles. Un gestionnaire de mots de passe d'entreprise coûte moins cher qu'une pénalité de retard.
Côté outillage, c'est aussi ce que nous poussons dans Axiom : rattacher chaque obligation — déclaration, échéance, transmission — à un responsable identifié et à une trace horodatée, pour que la question « qui a envoyé quoi, quand, avec quels droits » ait une réponse dans le système et pas dans la mémoire de quelqu'un.
Ma recommandation est simple : installez Khadamet sur votre téléphone personnel, regardez à quoi ressemble l'authentification par e-Houwiya, puis oubliez l'application et passez la semaine à cartographier les accès de votre société. La deuxième tâche vaut cent fois la première.


